En Côte d’Ivoire, le barrage hydroélectrique de Singrobo-Ahouaty devait incarner le progrès prôné par le président Alassane Ouattara : énergie verte et développement inclusif. Un an après les révélations de l’enquête GreenFakes sur son coût environnemental, les riverains du village de Singrobo décrivent une situation qui s’est encore détériorée. Les travaux sont à l’arrêt, sans explication officielle. Derrière les promesses de modernisation, ils dénoncent des indemnisations jugées dérisoires, des habitations endommagées et près d’une décennie de préjudices restés, selon eux, sans réelle compensation.
La maison d’Yverin Konan s’est partiellement effondrée après les pluies du mois de juin. L’ancien pêcheur du village de Singrobo en Côte d’Ivoire affirme que celles de plusieurs voisins ont également été détruites ou endommagées. Selon lui, les fissures apparues après les tirs effectués lors de la construction du barrage de Singrobo-Ahouaty, qui se trouve à quelques kilomètres de là, sont responsables de ce désastre. « Les fissures ont commencé à s’ouvrir largement et puis bon, voilà comment ça a commencé à s’écrouler », explique-t-il dans un message vocal envoyé avec des vidéos et des photos. « Ce n’est même pas habitable, c’est à risque ».
L’an dernier, la série d’enquête GreenFakes menée par CW en collaboration avec Mongabay, Africa Uncensored et Mediapart, révélait le coût environnemental associé à ce mégaprojet. Les documents du cabinet français Biotope, obtenus par Climate Whistleblowers (CW) estimaient que la mise en eau du barrage pourrait engloutir plus de 1 100 hectares d’écosystèmes forestiers et aquatiques et nuire à des espèces menacées. Les promoteurs et les financiers du barrage, qui avaient promis que le projet ne nuirait pas à l’environnement, n’ont à ce jour pas donné de précisions par rapport aux failles révélées par GreenFakes. Mais le désastre n’est pas qu’environnemental.
Un an plus tard, CW est retournée à Singrobo où les habitants racontent une situation inattendue : depuis plusieurs mois, les travaux sont quasiment à l’arrêt. Les machines se sont tues. Aucune explication officielle ne leur a été fournie.
Le barrage de Singrobo-Ahouaty devait pourtant constituer un projet vitrine. Avec une capacité prévue de 44 mégawatts sur le fleuve Bandama, à environ 140 kilomètres d’Abidjan, il était présenté comme le premier grand barrage hydroélectrique développé en partenariat public-privé en Afrique de l’Ouest. Son coût était estimé à plus de 170 millions d’euros dont 110 millions pour la conception et la construction du barrage lui-même.
La concession a été attribuée en 2013 et pour 35 ans à la société Ivoire Hydro Energy (IHE) créée spécialement pour ce projet par un ancien de la compagnie nationale d’électricité. Le financement devait être assuré par des actionnaires privés et plusieurs institutions de développement dont la Banque Africaine de Développement (BAD). La conception et la construction ont été confiées au groupe français Eiffage.
Eiffage reconnaît avoir mené des tirs à l’explosif, mais il assure qu’ils étaient « de faible puissance » et « ont été effectués suivant les directives et le contrôle du ministère des Mines dans le cadre d’une réglementation très stricte ». « Les expertises menées ont démontré l’absence d’impact sur les habitations », assure encore la société française.
Les habitants de Singrobo se plaignent non seulement de fissures sur les murs de leurs maisons, mais aussi dans les salles de classe et le centre de santé, ils expliquent que quand les experts mandatés par l’État sont passés, les tirs étaient moins forts qu’à l’accoutumée. « Ils sont venus dire que c’étaient de vieilles fissures », raconte Nanan N’Dri Kouassi, chef du village de Singrobo. Un constat qui alimente le ressentiment local, d’autant que l’une des maisons concernées, celle d’Adama Coulibaly et de Tena Traoré, a été construite récemment dans le cadre du programme de relogement lié au barrage, que les promoteurs du projet les y ont installés il y a cinq ans, en périphérie de Singrobo.
En plus des murs qui se fissurent, le plafond s’affaisse et les boiseries se désagrègent. « Pour avoir l’eau là, c’est un problème, il n’y a pas l’eau à côté », explique Adama Coulibaly. « C’est pour ça que mes enfants, moi ont un problème de maladies à cause de l’eau sale. » Pour preuve, sa femme Tena Traoré sort d’un placard une pile de carnets de santé de l’un de ses enfants. Son mari saisit une planche de bois servant d’étagère : elle s’effrite entre ses doigts. Le couple affirme n’avoir jamais obtenu de titre de propriété. Seul document en sa possession : une « attestation villageoise de cession de terrain » signée par le chef du village en 2019.
À Singrobo, des habitants comme Yverin Konan voient aujourd’hui dans l’arrêt du chantier une forme de revanche. « Aujourd’hui, je dis gloire à Dieu », lance-t-il en observant les installations presque abandonnées. L’ancien pêcheur se définit pourtant comme animiste. Pour lui, le fleuve Bandama et les espèces qui l’habitaient, singes, crocodiles, constituaient bien plus qu’un moyen de subsistance, c’étaient des divinités. « Si je pouvais faire d’autres mystères pour casser ça, j’allais le faire. Je suis content que le barrage se soit arrêté. » Pour admirer encore son fleuve et garder un œil sur la construction du barrage, il est obligé de faire semblant d’aller au village d’Ahouaty situé de l’autre côté du pont. « On a plus accès, chez nous, sur notre propre terre… », insiste-t-il.
Mais la colère laisse vite place à l’amertume. Père de sept enfants, Yverin Konan affirme ne plus pouvoir financer la scolarité de l’un de ses enfants, son « bachelier ». Il dit avoir reçu 385 000 francs CFA, soit environ 600 euros, en guise d’indemnisation pour ne plus pouvoir mener ses activités de pêche et 30 000 FCFA de plus pour ses activités agricoles. D’autres habitants présentent des documents signés par Côte d’Ivoire Énergies, la société d’État chargée du développement du patrimoine électrique ivoirien, attestant de compensations bien inférieures. Certains habitants ont perçu entre 100 000 et 200 000 francs CFA pour la perte de revenus liée au chantier, ce qui correspondait plutôt au revenu mensuel des personnes affectées, selon les estimations annoncées par les promoteurs du projet. L’assistant pêcheur Pacome Yao Kouassi a signé un procès-verbal dans lequel il s’engageait à renoncer à toute poursuite en échange de 114 392 francs CFA, environ 175 euros. Jean-François Yao Kouassi a reçu 190 008 francs CFA. « Ils ont mis culture, et pourtant je n’ai jamais fait de champs là-bas, j’étais pêcheur », assure-t-il.
D’autres encore, hommes comme femmes, disent ne rien avoir perçu du tout, malgré leurs démarches. Ils évoquent un premier recensement en 2016 fait par le Bureau National d’Études Techniques de Développement (BNETD) dont les résultats étaient acceptés par les populations. Puis un second recensement, mené en 2019 pour actualiser les données, qui aurait laissé de nombreuses personnes de côté.
Les femmes figurent parmi les plus critiques. Plusieurs mareyeuses exhibent leurs cartes professionnelles. Certaines en ont sur plusieurs années. « Nos noms ne sont pas sortis et jusqu’à présent, on n’a pas eu de suites et pourtant, on a des cartes », déplore Marie Brown Effoua. « Maintenant, le poisson, on n’en trouve pas. Même pour payer pour consommer, c’est devenu très cher. »
« Les femmes sont les plus affectées parce qu’elles ont perdu leurs moyens de subsistance », assure Lætitia Ngada de l’association des Jeunes Volontaires pour l’Environnement (JVE – Côte d’Ivoire). Elle arbore un T-Shirt qui résume leur dernière campagne : « Nous exigeons des réparations pour le financement destructeur de la BAD [Banque africaine de développement]. » Mais le bailleur public africain n’est pas sa seule cible. « La société Eiffage est dans la mise en œuvre de la construction de ce barrage-là et nous estimons qu’elle devrait s’assurer des indemnisations des communautés », ajoute-t-elle.
La Banque africaine de développement dit « reste(r) un bailleur de fonds actif du projet, qui est en cours de mise en œuvre, et continue d’en assurer le suivi conformément aux accords de financement applicables et aux mesures de sauvegarde environnementales et sociales de la Banque ». « Le cas échéant, des évaluations et des mesures d’atténuation appropriées sont mises en œuvre », ajoute l’institution financière africaine. Quant à Eiffage, elle renvoie à IHE toutes les questions relatives aux indemnisations. Le promoteur du projet n’a répondu à aucune question.
Selon les rapports publiés sur le site d’IHE, des milliards de FCFA auraient pourtant été versés en guise d’indemnisation, notamment entre 2019 et 2020. Mais ces indemnités ne devaient compenser qu’une perte d’activité temporaire. « Les pêcheurs de Singrobo et Ahouaty percevront une indemnisation relative à une perte d’activité pendant la durée de la construction du barrage (12 mois), tandis que les pêcheurs des 3 autres villages (Ahéremou 2, N’denou et Pacobo) recevront une indemnisation relative à une perte d’activité pendant la mise en eau (3 mois) », détaille même l’un de ces rapports. Il reconnaît que des dizaines de plaintes ont été déposées, mais très peu ont été jugées recevables.
Selon l’un des derniers rapports publics d’IHE daté de mars 2025, l’actualisation du Plan de Gestion Environnementale et Sociale (PGES), les retards sur le chantier sont dus à la réalisation par le maître d’œuvre de la construction d’une digue pour protéger d’une inondation l’autoroute reliant Abidjan à Yamoussoukro et située à 3 kilomètres du barrage. Eiffage, qui a conçu le projet, aurait réalisé cela après le début des travaux.
Selon le groupe français, l’arrêt des travaux s’est plutôt fait à la demande d’IHE en mars 2025, quand « 95 % » des travaux dont il avait la charge « étaient achevés ». « La conception et la réalisation de l’ouvrage pour la retenue d’eau, incluant la digue, n’a (…) pas été confiée à Eiffage », explique-t-il.
Il a fallu deux ans pour qu’un comité se mette en place et qu’un bureau d’étude soit engagé. « La digue de col n’ayant pas été prévue dans la conception initiale du projet », les promoteurs du barrage ont besoin de moyens supplémentaires. Les risques liés à ce nouveau chantier sont de tout type : un « impact visuel sur le paysage (…) qui laissera désormais entrevoir un vaste champ terrassé (18 ha s’étalant sur une distance de 1,8 km) », un « risque d’érosion (…) d’importance majeure », une pollution de l’air et de l’eau « moyenne » auxquels s’ajoutent des risques liés aux travaux eux-mêmes. Et cette digue ne serait sans doute même pas capable de faire face « en cas de précipitations extrêmes dans la zone du projet » dues aux changements climatiques annoncés.
Sonia Rolley, Directrice des enquêtes pour Climate Whistleblowers