À la mine d’Imerys à Glomel, le combat d’un ancien intérimaire rendu malade par les poussières

Cédric Gouagout ne travaille plus. Depuis son passage comme intérimaire dans les installations du géant minier Imerys à Glomel, dans les Côtes-d’Armor, il souffre de troubles respiratoires qui ont bouleversé sa vie familiale et professionnelle. Il a décidé de témoigner à visage découvert dans les colonnes du média d’investigation breton Splann! dans une nouvelle enquête publiée le 10 septembre 2026 sur les conditions de travail des employés d’Imerys et les conséquences sur leur santé. Climate Whistleblowers le soutient dans ses démarches, dont une action en justice contre Imerys afin de faire reconnaître une faute inexcusable de l’employeur.

Dans sa chambre, Cédric Gouagout conserve un aérosol à portée de main. À 44 ans, il parle lentement, s’interrompt parfois pour reprendre son souffle. Lorsqu’il se fatigue, son corps se met à trembler. « Je suis obligé de vivre avec un corps abîmé », lance l’ancien intérimaire d’Imerys.

Religieux, il se compare à David face à Goliath, la multinationale minière. Même s’il n’a plus travaillé depuis sa mission à la carrière de Guerphalès, à Glomel, à l’automne 2021, il se refuse à déprimer. Il dit vouloir se battre pour sa famille, mais aussi pour les autres salariés de l’exploitation.

Lorsqu’il est arrivé sur le site, à la fin de l’été 2021, Cédric Gouagout pensait avoir trouvé une opportunité. « J’espérais, en travaillant avec Imerys, gagner plus d’argent pour nourrir ma famille », raconte-t-il. Il rêvait même d’être embauché.

Exploitée depuis 1970, la carrière de Guerphalès est présentée comme la plus grande mine à ciel ouvert de France. Imerys Glomel, filiale du groupe Imerys, emploie environ 110 personnes dans une commune qui compte près de 1 440 habitants. Le site extrait de l’andalousite, un mineral recherché pour sa résistance aux très hautes températures et utilisé notamment dans des matériaux destinés à la sidérurgie, à la fonderie, à la cimenterie et à la verrerie.

Avec environ 65 000 à 67 000 tonnes de produits finis par an, le site de Glomel représente près d’un quart de la production mondiale d’andalousite et approvisionne des clients dans une trentaine de pays dont la France, l’Allemagne et la Chine.

Les dangers de la silice cristalline

L’un de ses contrats d’intérim pour le site d’Imerys Glomel le désigne comme « conducteur d’installation ». Ses missions comprennent la surveillance des installations, le nettoyage, l’échantillonnage et divers travaux de manutention. Il doit également conduire des engins de chantier.

Une mention attire son attention : « Poste à risque : non ». Aucune surveillance médicale renforcée n’est prévue.

Pourtant, les consignes transmises aux employés par Imerys le 18 octobre 2021 mentionnent explicitement le risque lié à « l’exposition au risque de la silice cristalline alvéolaire ». Elles prévoient le port d’une protection respiratoire de type FFP3 dans certaines zones et pour certaines opérations.

Extrait d’un des contrats de travail de Cédric Gouagout (dessus); extrait des consignes du 18 octobre 2021 (dessous) – Climate Whistleblowers

La carrière de Guerphalès est le seul site d’extraction d’andalousite en Europe. Or les poussières produites lors de l’exploitation et de la transformation de ce mineral peuvent contenir de la silice cristalline, dont l’exposition est susceptible de provoquer des maladies respiratoires graves. Selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), la silice cristalline est notamment classée cancérogène pour l’être humain.

« Je sentais que ça rentrait »

Le premier jour, Cédric Gouagout découvre les installations et les règles de sécurité. « On m’a accueilli et on m’a mis dans une salle où il y avait un classeur pour les règles de sécurité. Donc j’avais deux heures pour analyser tout ce qu’il y avait dans le classeur. »

Il visite ensuite la carrière en pick-up : les pelleteuses, les camions, les silos, les installations de traitement. Très vite, il dit avoir été confronté à d’importantes quantités de poussière.

« Je n’avais pas l’impression d’être protégé puisque j’étais barbu. Donc je sentais que ça rentrait. Et le soir, quand je prenais ma douche, j’avais dans le nez des saletés. Dans ma bouche, je sentais que j’avais de la poussière. »

À l’époque, il ne dit pas avoir compris qu’une exposition de quelques mois pouvait avoir des conséquences durables. « Personne ne nous disait qu’il y avait un danger quelconque sur la poussière. Et moi, je ne pensais pas tomber invalide non plus », explique-t-il. Il ajoute : « Le médecin du travail m’avait dit qu’il n’y avait aucun risque (…) Vous pouvez y aller. »

Au fil des semaines, il constate une diminution de ses capacités physiques, mais ne s’inquiète pas encore. Il filme néanmoins les installations couvertes de poussière, ainsi qu’un tuyau qui fuit. Il dit avoir tenté de montrer ces images à ses supérieurs, sans obtenir les réactions qu’il espérait.

« À la fin de ma mission, ça faisait à peu près trois ou quatre mois de travail, et là j’ai commencé à ressentir comme des coups de couteau dans la poitrine que j’ai jusqu’à aujourd’hui, des brûlures », raconte-t-il.

Les douleurs apparaissent, selon son récit, lors d’une opération de nettoyage des machines, le 22 novembre 2021. Ce jour-là, Cédric Gouagout dit avoir été exposé à une quantité de poussières de roche plus importante que d’habitude.

Quatre jours plus tard, le 26 novembre, les douleurs deviennent suffisamment fortes pour qu’il se rende aux urgences du centre hospitalier de Carhaix. Une exploration pneumologique est programmée.

Cédric Gouagout ignorait que sa barbe pouvait compromettre l’étanchéité de son masque FFP3.

Un syndrome respiratoire attribué à l’exposition

Le scanner réalisé le 2 décembre 2021 détecte un emphysème pulmonaire bilatéral et un micronodule. Ces anomalies ne sont alors pas formellement attribuées à l’exposition aux poussières d’andalousite.

En revanche, selon le dossier médical transmis par Cédric Gouagout à Climate Whistleblowers, il souffre d’un syndrome de Brooks, une forme d’asthme professionnel pouvant survenir après une exposition aiguë à un irritant. L’épisode du 22 novembre 2021 est, lui, reconnu comme un accident du travail.

Dans une attestation datée de 2023, un médecin décrit chez Cédric Gouagout une « asthénie persistante consécutive à une exposition le 22/11/2021 aux poussières d’andalousite ».

Ses symptômes s’aggravent encore, sans que les médecins soient capables de déterminer précisément leur origine ou de les soulager durablement.

En mai 2024, ils sont décrits comme une dyspnée d’effort aggravée. Mais « la très légère atteinte micronodulaire pulmonaire ne peut pour l’instant pas encore être considérée comme une silicose », précise encore un compte rendu de médecin. La silicose figure parmi les maladies les plus graves associées à l’exposition à la silice cristalline.

« Ce que je ressens, c’est l’enfer physique. J’ai du mal à parler. J’ai du mal à marcher. J’ai du mal aujourd’hui à faire les choses quotidiennes dans mon foyer », témoigne Cédric Gouagout. Il décrit une fatigue qui, selon lui, ne disparaît pas avec le sommeil, devenu « pas réparateur ».

Depuis, il ne travaille plus. Il a engagé une procédure judiciaire contre son ancien employeur pour faire reconnaître la faute inexcusable de l’employeur.

« Je me bats parce que j’estime que si ça arrivait à moi, ça va arriver à d’autres et je ne veux pas que les gens souffrent comme moi. »

Des dépassements des valeurs limites d’exposition professionnelle

Cédric Gouagout est le premier lanceur d’alerte d’Imerys Glomel à témoigner à visage découvert. Mais ces derniers mois, plusieurs anciens salariés ont dénoncé, dans les colonnes du média breton d’investigation Splann!, des situations de pollution et de problèmes de sécurité et de santé similaires à ceux de Cédric Gouagout, documents et vidéos à l’appui.

Des rapports d’Imerys Glomel établis à la suite de visites de l’Apave, groupe français spécialisé dans la maîtrise des risques, ont été obtenus par Climate Whistleblowers et le média d’enquête breton Splann!.

Ces documents montrent qu’entre mars 2021 et avril 2023, sur neuf postes examinés, cinq présentaient des concentrations supérieures aux valeurs limites d’exposition professionnelle (VLEP). Pour les quatre autres postes, les résultats étaient plus favorables, mais trois n’avaient pas fait l’objet de mesures chaque année.

Des documents internes à Imerys montrent des dépassements des valeurs limites d’exposition professionnelle.

L’année 2021 apparaît comme particulièrement préoccupante dans ces relevés.

Dans un rapport daté d’octobre 2023, l’Apave recommande par ailleurs plusieurs modifications techniques destinées à limiter les émissions de poussières, notamment sur un silo et sur les systèmes de filtration. Le document insiste également sur l’importance des protections respiratoires et sur la nécessité de signaler les fuites.

Des documents internes viennent nourrir les interrogations sur les conditions de travail dans la carrière, alors que d’autres alertes concernent également les impacts environnementaux du site.

En mars dernier, Splann! révélait qu’en juillet 2021, Imerys Glomel avait déversé entre 3 000 et 3 500 litres de produits chimiques purs, lesquels auraient ensuite ruisselé vers des bassins de décantation ne permettant pas, selon le média, de les traiter entièrement avant leur rejet dans l’environnement. Le site a déjà fait l’objet de plusieurs mises en cause pour des faits de pollution.

Les démarches en justice de Cédric Gouagout sont soutenues par Climate Whistleblowers.

Les élus locaux ont eux aussi commencé à se mobiliser. Après les révélations de Splann! sur la pollution de 2021, Jean-Yves Jégo, conseiller municipal de Glomel a décidé de faire un signalement au titre de l’article 40 du code de procédure pénal, ce qui a conduit le parquet de Saint-Brieuc à ouvrir début avril 2026 une enquête préliminaire.

La députée LFI des Côtes-d’Armor, Murielle Lepvraud, a interpellé le gouvernement et demandé un contrôle indépendant portant sur les risques chimiques pour les travailleurs, les riverains et l’environnement.

Une prise de position saluée par Cédric Gouagout. « On est en 2026 quand même, on est en France. Ce serait bien qu’on ne tombe pas malade quand on travaille. »

Interrogé par Climate Whistleblowers, Imerys a fait savoir que « la santé et la sécurité de nos collaborateurs et travailleurs temporaires, ainsi que la protection de l’environnement, sont des priorités » et que « le suivi du risque poussières fait l’objet de mesures régulières et s’accompagne, lorsque cela est nécessaire, d’une adaptation des dispositifs de prévention et des protections individuelles ». Le groupe s’est en revanche refusé à commenter une situation individuelle.

Sonia Rolley, Directrice des enquêtes pour Climate Whistleblowers

A lire : l’enquête de Splann! du 10 septembre.